Le catch français connaît actuellement une des périodes les plus fastes de son histoire. Longtemps associé à un spectacle trivial, il s’est considérablement transformé ces dernières années, porté par une nouvelle génération de performeur·euses venue dynamiser une scène nationale autrefois figée. La photographe Océane Ferreira, plus connue sous le pseudonyme Oceshots, s’inscrit dans cette évolution. Le Dernier Rang est allé à la rencontre de cette artiste engagée qui s’efforce de ne jamais séparer l’esthétique du politique. Derrière son objectif, elle pose un regard moderne sur un milieu en plein renouveau qu’elle documente avec passion et sensibilité. Un milieu qu’elle contribue dans l’ombre à faire grandir. En tant qu’observatrice, mais pas que.
« C’est dommage que tout ça se perde ». C’est la pensée qui traverse l’esprit d’Océane Ferreira lorsqu’elle effectue ses premiers pas à l’école de catch de l’APC, structure parmi les têtes de gondoles du catch français. À l’époque, les shows et entraînements de l’APC Evolution se vivent mais ne laissent derrière eux aucune trace. Une anomalie que cette jeune femme alors âgée de 19 ans compte immédiatement corriger. « J’ai débuté en tant qu’élève en 2022. Je me suis blessée deux fois en peu de temps, j’ai donc décidé d’arrêter. Mais comme j’étais devenue pote avec tout le monde, j’avais envie de poursuivre et, au final, je suis restée pour les photos. Ça me paraissait inconcevable qu’il n’y en ait pas. Iels font des trucs de fous sur le ring, ça demande énormément, c’est tout un apprentissage, et personne n’était là pour en témoigner. Je voulais qu’il reste des souvenirs, une empreinte visuelle ».
Son appareil photo, c’était d’abord celui de sa mère, aspirant à devenir photographe immobilière. « Au final, c’est devenu mon appareil. Petite, je prenais des photos de tout et n’importe quoi ». Les années passant, elle réalise que son activité favorite prend une forme plus raisonnée. Le hasard laisse place à la réflexion. Les clichés deviennent mûris. Les angles pensés. Les couleurs choisies. « J’ai commencé à aimer ce que je faisais et à le réfléchir. Pour moi, on devient doué·e quand on commence à comprendre pourquoi et comment on fait les choses ». Océane explore encore et toujours et rejoint un bac STD2A, Sciences et Technologies du Design et des Arts Appliqués. Une période difficile. Comme bon nombre de ses camarades, elle peine à supporter la pression d’une filière exigeante qui nécessite rigueur et ressources mentales conséquentes. Une pression qui n’aura pas raison de sa passion. La photographie reste, malgré les difficultés, au cœur de son existence. Barista et animatrice d’ateliers d’arts plastiques dans une structure associative, elle intègre une école de photographie et, bien que plus intéressée par la pratique, se forme sur les bases techniques de la discipline et son histoire. Elle y fait surtout des rencontres. Des amitiés naissent et des horizons s’ouvrent au fil de celles-ci. Par le biais d’un ami, elle pénètre le milieu de la nuit.
La nuit. Ses soirées. Ses créatures. Océane y tisse des liens forts et développe une fascination pour la scène drag parisienne, qu’elle commence à photographier de manière professionnelle. Au Gibus, monument de la vie nocturne de la capitale, elle capte avec délicatesse ces instants d’exaltation. Pour elle, la connexion entre ses trois passions -le catch, la photographie et le drag- se fait naturellement. Elles s’entremêlent. Elles sont le prolongement les unes des autres. « Je n’ai pas l’impression de faire deux métiers. Le drag, c’est du catch et le catch, c’est du drag! C’est ma philosophie, je le crie haut et fort depuis toujours! » s’exclame-t-elle avec enthousiasme. « C’est littéralement la même chose : des individus qui incarnent des personnages, qui se transforment, se maquillent, sur une scène, pour créer une chorégraphie, pour transmettre des émotions, raconter une histoire. Ça demande de l’entrainement des deux cotés, c’est artistique, c’est créatif, c’est politique. Il faut arrêter de dire que l’un ou l’autre ne l’est pas. Les deux sont fondamentalement politique. On peut pleurer pendant une performance drag, on peut pleurer pendant un show de catch, on peut y incorporer des valeurs ». En introduisant les deux mondes l’un à l’autre dès que l’occasion se présente, elle joue un rôle de passerelle qui lui tient à cœur.« Pour moi ce sont deux univers qui ont tellement en commun. Deux univers qui sont fait pour se rencontrer ».

Cependant, si la dimension artistique du drag n’est pas contestée, celle du catch peine à être reconnue par le grand public. Vu comme un divertissement de bas étage, aux antipodes des sphères culturelles socialement valorisées, il souffre de la représentation que les gens s’en font. Océane, à travers son travail, souhaite contribuer à interroger des dynamiques de pouvoir et à légitimer une discipline souvent méprisée. À la réinterpréter. À la sublimer. « C’est incroyable tout ce qu’un match bien construit et une storyline bien ficelée peuvent faire traverser comme émotions. C’est beau. Les figures réalisées pourraient être des sculptures. Les scènes jouées pourraient être des films. Un de mes objectifs quand je prends des photos d’un combat, c’est de rendre ça le plus cinématographique possible. Le cadrage, la lumière, les visages. En si peu de temps, réussir à raconter autant de choses, c’est fou. J’essaye de retranscrire ça. De ne pas capter que le mouvement pur et dur, mais aussi l’émotion cinématique et tout ce qu’il y a autour ».
Pour y parvenir, Océane place l’humain au centre de son travail. Elle est proche. De l’action et des gens. De par sa personnalité et son énergie communicative, elle participe à la création d’une atmosphère de franche camaraderie dans un milieu qu’elle connaît dorénavant comme sa poche. Une proximité et une relation de confiance qu’elle transforme en véritable force. « Il faut avoir un peu de cardio, de l’endurance, être bien préparée, bien boire, mais la clé c’est l’humain. Dès que j’arrive, je cherche à parler avec tout le monde. Je demande qui va gagner, sauf cas exceptionnel où je n’ai pas envie de savoir. Sur la plupart des shows, on est tous potes. Je connais les persos, leurs moves, leurs séquences phares. Je sais que si untel fait ça, il va ensuite enchaîner avec ça. Je demande toujours si les workers ont des spots spécifiques ou des moments particuliers qu’iels veulent absolument en photo et, à partir de ça, je me prépare mentalement. Je demande de quel côté ça va se passer et je réfléchis à la façon dont je vais me positionner, ce que je veux faire ressortir à ce moment précis. Si c’est un match hardcore, je vais essayer de capter la douleur, la souffrance sur le visage. Des gros plans sur des mains en sang. Me préparer en amont, m’imprégner des enjeux narratifs, ça me rassure. Après, évidemment, je me laisse porter par ce que les catcheur.euses me donnent sur l’instant. Ça m’est déjà arrivé d’être tellement choquée par ce qui se passe sur le ring que j’en oublie de prendre des photos ».
Mais Oceshots ne photographie pas que des performances. Elle montre le catch français. Son évolution. Ses décors. Ses coulisses. Son effervescence. Son public. Ses idoles. Un microcosme social fascinant qu’elle s’évertue à documenter de l’intérieur. Préparatifs, travail des bénévoles, shootings promotionnels, scènes de vestiaires, de concentration, d’entraide ou de rigolades. Elle est une passeuse d’histoires. Riches. Puissantes. Une témoin engagée d’une sphère dont elle parvient à capturer l’âme, la fraternité et la solidarité. Son travail mêlant esthétique percutante et intimiste fait d’elle une actrice majeure de l’essor du catch hexagonal. En immortalisant les prouesses des athlètes et en mettant en scène leurs univers, elle leur offre une reconnaissance qui dépasse le ring et les frontières. « Je commence doucement à réaliser que mes photos jouent un rôle. J’en vois beaucoup sur les affiches. Je vois aussi des gens qui les mettent en fond d’écran. C’est un des plus beaux compliments qu’on puisse me faire. Sur les réseaux sociaux, elle se propagent, elles donnent de la visibilité, quand elles sont partagées par des talents internationaux notamment. La photo d’Aigle Blanc en sky cam à l’APC, j’ai conscience qu’elle a énormément tourné. Des américains m’en ont parlé ». Car, oui, derrière la sky cam, angle de prise de vue devenu marque de fabrique de la compagnie, c’est elle. Avec ces images, Océane fait voyager la scène française. En la dépeignant comme accessible, familiale et bouillonnante, elle la rend attractive et contribue à son expansion. De par l’exposition qu’elle lui offre, mais aussi par une expertise pointue qu’elle a développé au fil de ses expériences à travers le pays.
En état de concentration intense dans un environnement souvent chaotique, elle navigue entre difficultés du direct, observation et gestion du stress. « Je suis de nature très anxieuse. Il faut faire attention à tout, surtout dans les shows indépendants. Les fans sont juste à côté, les objets utilisés ne sont pas forcément ramassés, il peut y avoir des interventions auxquelles je ne suis pas préparée. Il faut veiller à ne pas tomber. À ne pas gêner. Ni le public, ni les workers, ni les caméras ». Dans les tranchées, Océane est en première ligne. Une position privilégiée qu’elle met volontiers au service des nombreuses structures avec lesquelles elle a déjà collaboré. APC, BZW, CACC, Drag Attack, Rixe ou encore KHAO utilisent ses photos, mais aussi ses conseils avertis. « Je suis dans ma zone, mais en même temps, derrière, j’ai les gens qui réagissent. Quand le show est terminé, une fois redescendue, je fais toujours un petit débrief avec les workers. Les côtés positifs, ce qui a marché, les moments qui ont mieux fonctionné que d’autres, les éléments à revoir. Par exemple, la durée ou si les gens ont arrêté de réagir à un moment ». Au-delà des images qu’elle produit, elle apporte un retour. Un ressenti. Une voix légitime qu’elle estime désormais entendue et respectée. « J’ai une sensation globale. Je le ressens avec les gens derrière moi, et celles et ceux que je vois en face de moi. Je le sens aussi avec ma propre fatigue. Si je suis épuisée, c’est bon signe. Si j’arrive à prendre des pauses, c’est un indicateur négatif. Je me sens écoutée. C’est important pour moi de partager tout ça après le show ».
Si Océane partage sa perception, elle partage également ses convictions, sa vision du monde, et se présente comme contributrice active d’une scène qui s’ouvre enfin à la diversité. Son travail à la portée militante aussi revendiquée qu’affirmée met en lumière le catch sous toutes ses formes.« J’ai besoin d’exprimer les valeurs que je véhicule. Des messages d’amour, de fun, d’inclusivité. J’aime me pencher sur l’identité queer, sur la place de la femme, sur l’intime, sur le bonheur. J’essaye de lier tout ça au catch. Qu’il y ait de plus en plus de femmes sur les shows, ça fait du bien. C’est un vent de fraîcheur, de rigolade. Ça apporte quelque chose de différent. On peut catcher de manière différente, raconter d’autres choses, faire de l’intergender. On peut attaquer des sujets nouveaux ». Qu’elles soient catcheuses, arbitres, présentatrices ou travailleuses backstage, ces profils nouveaux viennent redessiner un paysage du catch français qu’Océane aime à montrer dans toute sa pluralité. Elle offre une tribune aux identités marginalisées et met à mal des stéréotypes de virilité et autres normes corporelles qui ont longtemps régné dans le milieu. Catcheurs, Catcheuses, personnalités queer, non binaires, Océane photographie les corps. Tous les corps. Elle célèbre leurs imperfections, leurs différences, leur vulnérabilité et leur force. « Il y a un message politique derrière tout ça. On a pas besoin de faire du 32 pour se sentir belle. Si on a un bouton, c’est pas la fin du monde. Si on a une mèche de travers, c’est pas grave. Si on ne fait pas du 90 E, c’est pas grave. Toutes les femmes sont belles et méritent d’être vues comme tel. Toutes les sexualités sont belles ».
En s’impliquant davantage dans des projets comme Drag Attack Wrestling, elle amorce un dialogue entre catch et cultures alternatives. Le reflet de sa vision d’un art qui ne se contente pas de divertir ou de lutter contre l’oubli mais qui a aussi pour vocation de déconstruire, questionner et appeler au changement. Une vision qui participe à faire du catch français un espace plus sain. « À Drag Attack, les workers sont moins stressé·e·s. C’est une façon différente d’approcher le monde du catch. On va faire de la comédie. On va laisser les catcheur.euses changer de personnage. Ça leur permet de se libérer. On s’amuse. On a pu voir de la danse sur le ring. Je vois ça comme un bac à sable dans lequel on peut dessiner ce qu’on veut. Dans les vestiaires, c’est pareil. Les gens sont bienveillants, les garçons font attention. On écoute tout le monde, on respecte tout le monde et à la moindre hésitation, au moindre comportement toxique, ça dégage ». Un espace d’expérimentation artistique, sociale et politique, où les frontières entre genres, identités et performances s’estompent.
Les frontières, elle envisage de les franchir physiquement. Dans un futur proche, elle veut tenter sa chance au Japon. « Mon rêve, c’est de partir vivre là-bas, y faire venir Drag Attack, mais aussi me faire une place à la DDT (Dramatic Dream Team, promotion basée à Tokyo) et dans le monde hardcore ». Passionnée de films d’horreur, elle ne cache pas son penchant pour l’hémoglobine et espère pouvoir documenter les exploits sanglants de légendes telles qu’El Desperado ou Jun Kasai. « Le hardcore, c’est une adrénaline. C’est encore une autre niveau d’intensité. Il y a toujours une idée de risque en plus. Ce que j’adorerais faire, ce serait de pouvoir immortaliser les effusions de sang. Les particules en l’air. Ça rajoute tellement de choses à une photo. La sueur, le sang, les éclats de verres. J’adore la question de surenchère aussi. Comment aller toujours plus loin ».
Des boîtes de nuit parisiennes aux deathmatchs ultra-violents du Korakuen Hall, le monde d’Océane Ferreira est vaste. Contrasté. Un monde qu’elle apprécie autant contempler que faire briller. Son travail est aussi bien une ode aux héros·ines qu’aux oublié·e·s. À la lumière et à l’obscurité. À travers ses clichés, elle rappelle l’importance de celles et ceux qu’on ne voit pas. Qui œuvrent dans l’ombre. En silence. Avec une humilité qui la caractérise, elle rend compte d’un tout. D’un travail d’équipe. D’une chaîne dont chaque maillon a son importance. D’un milieu vibrant, lumineux, émouvant, rayonnant, que cette artiste permet au monde d’observer d’aussi près qu’elle. En recevant ses témoignages par dizaines, une pensée nous traverse l’esprit à notre tour : il aurait été effectivement dommage que tout cela se perde.
Texte : Le Dernier Rang
Crédits photos : Rob / Head Drop (https://www.instagram.com/theheaddrop)
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