Le catch a historiquement été le territoire d’une masculinité hégémonique. Si le paysage contemporain en est encore largement imprégné, une poignée de catcheuses y arrachent des espaces de liberté et forcent l’industrie à redessiner les contours du cadre. À leur tête, Toni Storm, devenue à 29 ans l’une des figures les plus influentes du catch professionnel mondial. Par le biais de son personnage Timeless, star déchue échappée de l’âge d’or Hollywoodien, elle fait exploser de l’intérieur les codes genrés d’un milieu à l’origine pensé par et pour les hommes. Derrière le vernis rétro, l’Australienne d’adoption incarne une modernité décomplexée et transforme la discipline en une pièce de théâtre mettant en scène désir féminin, sexualité et identités queer.
Fraîchement victorieuse de son combat face à Lady Frost, le 3 mai 2025 lors de AEW Collision, Toni Storm, dans un élan de théâtralité qui la caractérise, s’amuse avec la caméra, quitte la salle et s’empresse de se rendre aux abords du Boardwalk Hall d’Atlantic City, dans le New Jersey. Un lieu à la portée symbolique forte qui deviendra toile de fond d’une déclaration retentissante. « I am here and I am queer! And I will always be timeless! », hurle-t-elle au monde entier.
Présente. Queer. Intemporelle. Trois mots. Trois combats.
Le décor choisi en dit long lui aussi. Atlantic City, ville de décadence s’il en est, autrefois surnommée « la cité des plaisirs » et longtemps considérée comme le pendant de Las Vegas sur la côte Est, avec ses casinos, ses lumières et ses excès. Aujourd’hui, c’est le déclin. L’oubli. L’attractivité de la ville appartient au passé. Ne reste plus qu’une carcasse rouillée, vidée de sa substance. Après avoir prospéré dans les années 80, son modèle économique fondé sur l’exploitation de la misère et du vice a montré toute sa fragilité. Et toute sa cruauté. Casinos fermés en cascade, chômage massif, taux de pauvreté trois fois supérieur à la moyenne nationale, quartiers laissés à l’abandon. Le capital, une fois le filon épuisé, a tourné les talons, laissant derrière lui une population livrée à la précarité. Une ville entière victime d’un système néolibérale, où les territoires comme les corps ne valent que par leur capacité à générer du profit. Et c’est là que le parallèle s’impose avec Hollywood et ses actrices iconiques. Adulées dans leur jeunesse, elles sont des objets de désir éphémères. Des objets sous contrôle, périssables, qui, dès l’apparition des premières rides, deviennent jetables, relégués à des rôles secondaires ou effacés des écrans au profit d’autres. Atlantic City et ces femmes partagent le même destin : valorisées tant qu’elles brillent encore suffisamment, abandonnées quand elles ne rapportent plus.
Dans ce contexte, cette phrase résonne comme un manifeste. Un slogan au parfum de révolution. Au sein d’une société qui consomme des vies et les recrache, délaisse ou monétise les identités perçues comme marginales, Toni Storm renverse le pouvoir en refusant catégoriquement qu’on lui appose une date de péremption. Elle est et restera timeless. Intemporelle. Cheveux blonds ondulés, rouge à lèvre éclatant, robes sophistiqués, talons hauts, fume-cigarette, démarche chaloupée, gestes exagérés, air désabusé, pauses dramatiques, répliques cinglantes. Elle parle d’elle à la troisième personne, possède un majordome, semble avoir tout connu. Tout goûté. Tout vécu. Son existence sur nos écrans est une satire corrosive de l’âge d’or Hollywoodien, inspirée par Gloria Swanson dans Sunset Boulevard et Bette Davis dans All About Eve.
Storm y donne vie à un théâtre absurde qui dénonce l’industrie du spectacle, son hypocrisie et ses illusions. Une critique remplie d’auto-dérision qui expose la marchandisation des corps féminins en s’articulant autour d’un paradoxe fascinant : un hommage à une époque de rigidité post-Dépression (crise économique mondiale s’étalant du krach boursier de 1929 au début des années 40) qui sert de véhicule à une modernité libératrice. Un noir et blanc fondamentalement progressiste et ancré dans le présent. C’est dans ce contraste que réside le génie de sa proposition. Visuellement, Storm évoque une féminité archaïque. D’un autre temps. Une femme glamour, désirable, entièrement définie par son apparence. Le cinéma de l’époque, marqué par le Code Hays, imposait une censure morale totale. La sexualité féminine était codée et réprimée. Les baisers profonds bannis, les comportements acceptables strictement définis, et ce qui était présenté comme de la perversion interdit. Seule une féminité standardisée était montrée. Simone de Beauvoir, dans son livre « Le Deuxième Sexe » (1949), présente cette féminité comme une construction sociale. Un cadre limitant, créé et imposé par les hommes pour maintenir leur domination.
En reprenant ces codes, Toni Storm les subvertit. Son esthétique n’est pas une nostalgie, c’est tout le contraire. C’est une ironie. Elle prend un malin plaisir à exposer l’artificialité du genre. Le pastiche est évident, mais il est aussi, comme le terme queer lui-même, une réappropriation. Là où les Divas des années 2000 étaient sexualisées par et pour les hommes, elle sexualise elle-même son image. Timeless Toni Storm est une étoile datée qui a trop bu, trop aimé, trop baisé, et qui assume chaque ride. Le tout avec une élégance malgré tout irrévérencieuse. Une forme de burlesque queer. Elle se fait porter comme une icône morte, se caresse, ne cache pas le bruit de ses jouissances et prend du Poppers. Et dans ce théâtre, la sexualité n’est jamais un acte gratuit : elle est l’essence même du personnage.
Une étude publiée en 2021 dans la revue European Journal of Cultural Studies par Hester Baer, professeure de cinéma et médias audiovisuels à l’université du Maryland, décrypte la manière dont les créatrices et artistes contemporaines utilisent l’hypersexualisation volontaire pour reprendre le contrôle de leur image. En utilisant ce procédé, Toni Storm arme son corps pour une lutte d’émancipation. Elle crée un territoire où les identités opprimées contre-attaquent. Sa volonté est claire : son existence ne sera pas racontée par d’autres. Elle la racontera elle-même. Selon ses propres termes. Elle est à la fois l’actrice, la réalisatrice et la productrice de son propre film. Son corps n’y est jamais offert, il est imposé. Derrière le kitsch, il y a une intention. En exagérant les codes de la féminité hollywoodienne classique, elle les vide de leur sens originel et les retourne contre le regard patriarcal. La philosophe américaine Judith Butler, dans son ouvrage « Gender Trouble » (1990), théorise le genre non pas comme une identité mais comme un effet. Comme une performance. Une répétition d’actes inculqués et intériorisés qui crée l’illusion d’une essence naturelle. Storm performe alors l’hyper-féminité pour la déconstruire.

Pour comprendre Toni Storm, il faut l’inscrire dans une Histoire. Celle du catch télévisé américain, bastion du patriarcat. Depuis des décennies, les stéréotypes de genre y sont non seulement perpétués mais amplifiés. La féminité y est synonyme de vulnérabilité et de séduction passive tandis que la masculinité est conquérante. Dominante. Triomphante. Le corps féminin y est un outil. Utilisé. Dans les années 90, valets et managers comme Miss Elizabeth ou Kimberly n’étaient là que pour être sauvées ou disputées. Les femmes reléguées à des rôles d’objets sexuels, de trophées, de décoration ou d’appâts. Un outil de contrôle patriarcal qui trouvera son apogée au début des années 2000 avec les Divas Search de la WWE, ces concours basés exclusivement sur les physiques des participantes, et autres combats de boue, bikini contests, batailles d’oreillers et bras and panties match. Un dénominateur commun : la sexualité féminine était strictement orientée vers le regard masculin.
Puis vint l’ère de la respectabilité. En 2008, les programmes WWE passent de PG-14 (déconseillé au moins de 14 ans) à TV-PG (équivalent d’un simple « accord parental souhaitable ») pour attirer davantage de sponsors et ne pas entamer les velléités politiques de Linda McMahon. Après plusieurs scandales, l’heure est au vernis. Dès 2009, la compagnie signe un partenariat avec Mattel, leader mondial de la vente de jouets et propriétaire de la marque Barbie. Des catcheuses comme Paige ou AJ Lee posent timidement les bases de ce qui sera plus tard labellisé « Women’s Revolution », résultante inévitable d’une sous-représentation des femmes de plus en plus questionnée par le public. Fini les Divas, les humiliations, les cat fights et les représentations dégradantes, place aux Sasha Banks, Becky Lynch, Bayley et Charlotte Flair, proprement mises en avant et présentées comme des athlètes à part entière. Elles sont belles, puissantes, indépendantes. Un girl power néolibéral, intéressé et marketé, qui masque des écarts salariaux majeurs et des inégalités de traitement persistantes. Car si les femmes ont gagné du temps d’antenne et le droit d’évoluer dans des storylines compétitives, elles restent souvent, malgré tout, encore enfermées dans des stéréotypes. La figure de la femme-objet a simplement progressivement été remplacée par celle de la femme-guerrière. L’archétype d’une femme « badass », rebelle, athlétique, confiante et ambitieuse. Le respect ne serait pas un acquis mais se mériterait. Par la performance. La force. Les capacités physiques. En se calquant sur des standards masculins, en somme. Le surnom de Becky Lynch, « The Man », dit tout. Exister pour une femme dans le catch moderne, c’est être capable de faire comme les hommes. Une exigence nouvelle, qui rend impossible la diversité des féminités présentées à l’écran. Les nuances n’existent que très peu. Les catcheuses sont soit totalement désérotisées, soit tentées d’embrasser une identité davantage sexualisée, gravir les échelons étant encore largement facilité par l’approbation du regard masculin (le Devil’s Kiss de Stephanie Vaquer mériterait à lui seul un paragraphe entier). Dans ce contexte, l’inclusivité réelle reste un mirage.
Si Sonya Deville, Nyla Rose et d’autres ont péniblement ouvert des brèches, Toni Storm utilise ses privilèges, son nom et son exposition déjà existante pour les élargir en venant dynamiter les fondations d’un univers dominé par des narratifs toxiques. Son érotisme est agressif. Et constant. Elle-même ouvertement bisexuelle, elle ne séduit pas pour plaire, elle séduit parce qu’elle désire. Quand elle se penche sur ses adversaires avec un sourire carnassier, elle inverse tout. Une question inédite se pose alors : avec Toni Storm, qui regarde qui? Quelque chose de nouveau se produit. Elle n’est plus regardée, c’est elle qui regarde. Qui dévore. Qui chasse. Le public masculin, habitué à être le sujet regardant, se retrouve objet. La femme, elle, passe d’objet à sujet. D’objet désiré à sujet désirant. La révolution, elle est là. À cet endroit précis. Beaucoup de fans, déboussolés, crient maintenant au « trop sexualisé ». C’est l’effet recherché. Et il fonctionne. Toni Storm est l’illustration parfaite de cette nouvelle forme de lutte. Elle ne nie pas le désir. Elle ne le met pas de côté. Elle se l’approprie et le politise.
Comme l’analyse Sara Ahmed, philosophe anglo-australienne, dans « Queer Phenomenology » (2006), les espaces culturels comme le catch orientent historiquement les corps vers l’hétéronormativité, rendant les trajectoires queer invisibles ou simplement perçues comme autres. Toni Storm, avec sa sexualité débordante et sa représentation queer offensive, rend ces trajectoires non seulement visibles mais centrales. À l’heure où le catch américain est plus que jamais enchaîné à un néolibéralisme conservateur, son personnage suinte le désir. Un désir pansexuel. Décomplexé. Elle met en scène publiquement une nouvelle façon de l’habiter. C’est ce qui fait d’elle la chose la plus politique qui soit. Parce qu’elle existe, tout simplement. Et qu’elle ne demande pas la permission. Elle flirte avec les femmes, les hommes, les caméras, le public, le spectateur, le vide. Avec elle-même. Avec tout ce qui respire. Personne n’est laissé de côté. Devant le monde entier, elle remet constamment en question la binarité et les cadres identitaires. Son corps hurle qu’il décide de ne pas choisir. Ou de choisir tout le monde. Il s’octroie un droit. Celui de circuler, selon ses envies. Tout devient possible. Et c’est bien ça qui énerve. Un désir non assigné. Mobile. Qui ne rentre dans aucune case. Impossible à contrôler, donc.

Dans son livre « Testo Junkie : Sexe, drogue et biopolitique » (2008), l’artiste espagnol Paul Preciado, invite les identités queer présentes dans les cultures populaires à s’éloigner des personnages qu’il qualifie de « gentiment gays ». Pour lui, la stratégie n’est pas l’acceptabilité mais le chaos. Le mauvais goût assumé. La perturbation des normes. Questionner le genre, c’est y semer le trouble. Et Toni Storm trouble. Elle est féminine jusqu’à l’excès, mais cette féminité est prédatrice, dominatrice, indomptable. Active. Elle n’est jamais sage ou assimilable. Elle est la diva déchaînée. La nymphomane. La mauvaise fille. Tramp, whore, slut, skank, tout sort de sa bouche. Et, dans un monde où la WWE signe des contrats de dix ans avec l’Arabie Saoudite (où l’homosexualité est punie de mort), embrasser d’autres femmes à heure de grande audience à la télévision américaine, c’est un acte de résistance. Pas pour provoquer, mais parce que c’est la vie. Et qu’il est grand temps de la montrer.
Le catch n’a jamais été neutre. C’est un éternel miroir grossissant de son époque : macho dans les années 80, vulgaire dans les années 2000, aseptisé dans les années 2010. Avec Toni Storm, il retrouve quelque part son essence. Il redevient un carnaval. Un lieu où l’on peut jouer avec les identités. Les renverser. Les détourner. Les remettre en question. Les faire évoluer. Les embrasser. Au fond, le catch restera toujours un art adolescent. Souvent puéril. Parfois régressif. Parfois raté. Parfois magnifique. C’est là toute sa beauté. Il est, lui aussi, pluriel. Et, s’il dit de plus en plus, il est encore loin de tout dire. « Timeless » Toni Storm entrera dans la postérité comme étant la première à lui avoir fait dire autant. À lui avoir offert une maturité sexuelle assumée. Adulte, pour une fois. Pas une sexualité édulcorée, marketable ou auto-proclamée queer-friendly. Une sexualité ouverte, drôle, crue, triste, excessive, libre. Celle qu’on aspire à vivre vraiment.
Texte : Le Dernier Rang
Crédit Photos : AEW