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Maodino : L’art d’habiller le catch

  • 22 mai 2026

Dans le catch, on raconte bien des choses avant même le premier contact. La narration passe autant par la performance physique que par ce qui constitue son cadre : les récits, les enjeux, les conséquences, les personnages. Les costumes, les formes, les tissus, les couleurs, les matériaux. C’est précisément dans cet espace qu’un nom circule de plus en plus vite. Celui de Maodino, costumière française de 38 ans qui, depuis son atelier en région bordelaise, a gagné la confiance du catch hexagonal, jusqu’à voir son travail dépasser les frontières et habiller de nombreuses stars internationales de la discipline. À l’origine totalement étrangère au milieu, elle y a découvert un terrain d’expression aussi fertile qu’unique, à la croisée du spectacle, de la mode et de ses rêves d’enfant. Le Dernier Rang l’a rencontrée pour revenir sur une trajectoire aux allures de conte de fée, le regard qu’elle porte sur son métier et sur tout un écosystème qu’elle prend plaisir à découvrir tout en participant à le faire grandir.

Il y a des destinées plus romanesques que d’autres. Un soir de mars 2026, Maodino prenait pleinement conscience de la particularité de la sienne. Le temps d’un week-end, elle s’est retrouvée à partager le quotidien de Mercedes Moné, figure parmi les plus reconnaissables du catch mondial, avec laquelle elle collabore depuis plus d’un an. Entre admiration, excitation, stress et réalisation du chemin parcouru, ces instants surréalistes ont pris la forme d’un rêve éveillé. Comme si le catch avait fini par l’embarquer malgré elle dans une histoire qu’elle n’aurait jamais pu imaginer…

À ce moment-là, on ne se connaissait que très peu elle et moi. Je l’avais contactée quelques semaines auparavant pour lui proposer un entretien dans le cadre de la rédaction de cet article. On échangeait ensuite de temps en temps sur les réseaux. Par écrit, uniquement. Ce jour-là, elle m’écrivait « je suis avec Mercedes, on dîne ensemble ce soir, il faut absolument que je te raconte! » S’en est suivi un appel d’une heure. Une heure de spontanéité, d’enthousiasme, d’euphorie et de joie. Maodino, c’est tout ça à la fois. Elle voulait tout me dire. Tout me partager. Dans les moindres détails. Comme pour se convaincre elle-même de la réalité de ce qu’elle me décrivait. Au fur et à mesure de la discussion, elle mettait des mots sur son parcours. Ses intonations soulignaient l’improbabilité de celui-ci. Car oui, sa vie, maintenant, c’était bien celle-ci. Elle en était bien là : costumière de catch, quand rien ne pouvait le laisser présager.

Le catch, Maodino n’a pas grandi avec. Loin de là. Elle n’en regardait pas. Elle n’en entendait même pas parler. Pour elle, comme pour des millions de gens, ça n’existait qu’au loin. On sait ce que c’est, sans vraiment savoir. Enfant, elle rêvait de bien d’autres choses. De théâtre, de mode, de vêtements. Des rêves qu’elle posait déjà sur papier, crayon à la main. « J’ai dessiné toute ma vie. Je me vois toujours dessiner », me confie-t-elle. « Toute petite, je m’en souviens parfaitement, Fanny Ardant présentait une de ses pièces de théâtre au journal de 20h. Je me suis immédiatement dit que je voulais faire les costumes. Je fais partie d’une grande famille. On est cinq enfants, tout le monde a fait une filière scientifique. Moi, je ne me voyais pas du tout là-dedans. J’ai un peu insisté auprès de mes parents pour faire un bac L avec option Arts plastiques. Là, c’était vraiment une révélation. J’avais un prof absolument exceptionnel et j’ai pu concrètement formuler que, dans mon métier, je voulais avoir un crayon à la main et dessiner. Ce qui m’animait, c’était vraiment le vêtement. Je suis passée par tous les looks vestimentaires possibles et imaginables. Je faisais du twirling bâton et je dessinais moi-même mes costumes. Je les faisais faire par ma mère qui avait des notions de couture. C’était les moments que je préférais dans la vie. Pendant mon enfance et mon adolescence, le soir, l’hiver, quand il faisait bien nuit, et que ma mère faisait de la machine à coudre dans la chambre d’amis. Et puis, il y avait ce bruit. Ce côté un peu «touche pas, c’est dangereux », aussi. Mais le côté créatif surtout. Faire des choses. Je l’ai dessiné, je l’ai visualisé, et maintenant ça prend forme. Peut-être pas exactement comme c’était dessiné, mais ça y ressemble et ça a grandi. J’ai toujours adoré faire ça.»

Contrairement à ses croquis, le destin de Maodino mettra un peu plus de temps à se dessiner. Mais il était déjà en marche depuis longtemps. Un destin qui la fera passer du connu à l’inconnu. De l’évidence à l’insoupçonné. « Un peu plus tard, j’ai été prise dans une grande école d’arts appliqués à Paris. Tout ce qu’on me demandait de faire, c’était des choses que je faisais instinctivement. Il a fallu que je désapprenne. Je n’arrivais pas du tout à rentrer dans le moule et à faire ce que j’aimais. Ça ne marchait pas. Du coup, j’ai un peu fait des allers-retours. J’ai commencé à bosser parce que je ne trouvais pas. Puis mes parents m’ont suggéré de faire une école de mode. C’est là que je me suis trouvée à ma place. Je faisais ce que je savais faire. J’apprenais en même temps, mais je savais que j’étais au bon endroit. Et après, la vie. J’ai eu mes enfants. Avec mon mari, on a déménagé. À cette époque là, j’étais coach dans un club de twirling bâton. Je faisais les costumes pour les filles. Elles étaient trop contentes parce qu’elles n’avaient jamais eu ça auparavant, le côté un peu professionnel où tu leur montres que tu fais un vrai dessin de mode. Elles étaient folles. La phase de recherche, expliquer pourquoi je fais ça, pourquoi cette couleur plutôt qu’une autre, pourquoi ces détails là. Ça, ça leur plaisait vraiment beaucoup. Et j’avais de bons retours de partout. Les filles, les parents, le public, les gens autour, même les autres clubs. À partir de là, je me suis dit « bon, allez, je ne sais rien faire d’autre, je vais monter ma boîte ». Le catch est arrivé à un moment parfait. Parfaitement inattendu aussi. Je ne savais même pas vraiment ce que c’était. On était en plein COVID et les sports pour lesquels je bossais (patinage artistique, danse sur glace, GRS, danse) n’avaient plus de compétitions, même plus le droit de s’entraîner. Donc je n’avais pas de commandes, pas de travail. Du coup, j’ai fait des masques. Beaucoup de masques. Pour aider. Et en même temps, il y a eu le Brexit. C’est à cette période que Delia, une catcheuse de l’APC, m’a contactée sur Instagram. Avant, elle se fournissait en Angleterre. Mais, avec le Brexit, c’était devenu compliqué, à cause des frais de douane et d’expédition. Elle a été hyper contente de mon travail. Du coup, elle m’a commandé immédiatement une deuxième tenue et elle a diffusé mon nom dans tout l’APC. C’est comme ça que je me suis retrouvée avec tout le monde. Uniquement par le bouche à oreille. »

La transition se fait alors presque naturellement. Comme une suite étonnamment logique. Les compliments se multiplient. Les demandes aussi. Maodino les aborde comme autant de challenges et découvre un univers tout entier. Le catch, ses codes, ses symboles, sa pluralité, ses personnages hauts en couleurs. Et les cerveaux qui leur donnent vie. Place à d’autres méthodes. D’autres exigences. D’autres contraintes. D’autres silhouettes. « De par mon expérience passée, c’est plus facile pour moi de travailler avec les femmes. Il y a des questions qu’il est plus facile d’aborder au niveau du corps. Le corps de l’homme, je ne le maîtrise pas autant. Je faisais très peu de costumes pour les garçons dans les disciplines pour lesquelles je travaillais avant. Et là, je me retrouve à faire des leggings pour hommes. Donc, il faut trouver les patrons, les bonnes coupes. Je leur expédie les tenues, ils le reçoivent, ils le mettent le jour J et on voit ce que ça donne. Ça, je ne connaissais pas. Habituellement, on fait des essayages, le moindre truc qui dépasse, c’est retouché directement. Je coupe, je recoupe. On ajuste, quoi. Dans le catch, pas du tout. Mais on apprend ensemble, au fur et à mesure. Par exemple, j’adore vraiment bosser avec Kuro. C’est du miel. Ça y est, j’ai trouvé la forme de pantalon qui lui va, qui rend bien. Avec lui, c’est bon. Maintenant, je sais comment l’habiller. Mais quand on me demande de faire un slip ou un singlet, c’est à chaque fois totalement nouveau. Depuis toujours, j’ai cette envie de découvrir, de tester des nouvelles techniques. J’ai besoin de ça, d’avoir plein de gens différents et plein d’univers différents. C’est ce que je n’aimais pas dans la mode, ce côté hyper répétitif. Surtout dans le prêt-à-porter de base. Dans le haut de gamme ou le luxe, tu as pas mal de turnover. Mais sur le prêt-à-porter, tu as maximum 10% de la collection qui change à chaque fois. Tu n’as pas une marge énorme. Et je n’aime pas me répéter, ça m’ennuie vite. Refaire deux fois le même costume, ça ne m’intéresse pas. J’ai besoin de changements, de faire évoluer les choses. »

Et le catch s’y prête parfaitement. Chaque commande est une fenêtre sur un nouveau monde. Une collaboration aussi bien artistique qu’humaine. Le costume naît d’une réflexion conjointe. Maodino prend le temps de discuter avec les talents avant même de dessiner quoi que ce soit. Elle a besoin de comprendre leur vision. Ce qu’ils aiment. Ce qu’ils veulent provoquer chez les gens. Cette immersion devient la base de son approche. S’imprégner avant de créer. Écouter avant de dessiner. Observer avant de produire. « C’est toujours collaboratif. Au début, ils m’envoyaient un design et je n’avais pas de marge de manœuvre. Je n’y mettais pas ma patte. La seule créativité que j’avais, c’était le choix des tissus. Et encore, je leur faisais valider parce que je n’avais pas confiance en moi. Je ne les connaissais pas, je ne savais pas exactement ce qu’ils voulaient. C’est avec les filles que j’ai pu m’insérer là-dedans. Avec Calypso et Céline, notamment. Elles m’ont expliqué leurs personnage, on a commencé à échanger. Elles m’ont énormément aidé. J’ai besoin de tout ça. De les voir à l’œuvre, de savoir qui ils sont, comment ils bougent, comment ils occupent l’espace, quelles couleurs leur vont. J’ai besoin de contenu. Il faut comprendre la personne avec qui tu bosses, ses attentes. Réussir à réfléchir sur l’autre, c’est tout un travail en soi. J’ai tout le monde en tête constamment. Quand je me balade, quand je regarde un film, quand je fais les magasins de tissus. Avec Kuro, c’est hyper intéressant. Sa référence de base, c’est le manga Jojo’s Bizarre Adventure. C’est son truc. À partir de là, moi, je pense Jojo. Je ne connaissais pas du tout, je suis allée faire mes recherches, je lui ai proposé des choses. Quand je travaille sur sa tenue, je passe en mode Kuro, je mets du Kendrick Lamar. Ça permet d’avoir des idées, d’alimenter les couleurs, les formes, les volumes, les matières. »

Ça s’entend, ça se voit, Maodino se régale au sein d’un territoire artistique illimité, aussi riche qu’inattendu, où le costume, sa passion, occupe une place majeure. Car dans le catch, tout commence dès le premier mouvement. Avant qu’un catcheur ne fasse quoi que ce soit, il est simplement vu. Une musique démarre. Une silhouette apparaît. Ce regard initial, c’est tout. Tout se joue à cet instant. Le public juge d’emblée. Il doit immédiatement savoir à qui il a faire. Il faut lui donner le plus d’éléments possibles. Le costume devient alors une extension du personnage. Une grille de lecture. Une biographie. « Pour moi, un costume, c’est l’âme du personnage qui, au lieu d’être à l’intérieur, est à l’extérieur. Elle est visible, elle est sur son corps. C’est nécessaire. Pour le public, il faut qu’il y ait quelque chose de visuel, quelque chose qui leur permettent de comprendre qui se présente devant eux. »

Maodino se voit confier de grandes responsabilités. Porter un costume, c’est aussi accepter d’être regardé dedans. Et si un bon design ne sauvera jamais durablement un déficit de talent, il peut malgré tout amplifier une présence. Établir une vision. Affirmer un style. « Je pense qu’un costume bien fait, c’est comme un cadeau bien emballé. Quand tu reçois un cadeau avec un bel emballage, un joli petit nœud et tout, tu es trop content de le recevoir et tu as trop envie de l’ouvrir. Si les catcheuses sont bien sapées, elles sont charismatiques, elles sont belles, on a envie de les regarder. Attention, si elles viennent en legging et brassière, elles sont très belles aussi. Mais elles ne se sont pas transformées. Elles ne sont pas des personnages. On n’est pas dans le spectacle. On n’est pas dans le divertissement. Quand c’est le cas et que c’est bien fait, tu te dis que c’est sérieux. Ça rend le truc professionnel. C’est ça aussi, je pense, qui apporte au show. Qui le transforme en spectacle. Ça tient à peu de choses. Sur la tenue précédente de Kuro, quand son pantalon remontait, on voyait ses chaussettes. Pour moi, ça gâche tout. Ça ne fait plus partie du costume. Ça brise la magie. Je lui ai ajouté un élastique pour que ça n’arrive plus. Quand tu vas voir un spectacle vivant, ce genre de détails comptent. Il faut maintenir la magie, que ce soit spectaculaire, que tu en aies pris plein les yeux. Si tu vois le costume et que tu fais «waouh », ça ajoute à leur performance. »

Des « waouh », il y en a de plus en plus. Récemment, l’échelle du catch français a changé. Considérablement. Et Maodino n’y est pas étrangère. Dans un milieu indépendant où beaucoup font avec peu, l’arrivée d’une créatrice capable d’assister les talents dans leur identité visuelle change beaucoup de choses. La visibilité est un actif. Et dans une économie de l’attention, l’idée de singularité devient primordiale. On sait parfois ce qu’on veut être, ce qu’on veut transmettre, sans forcément savoir comment le matérialiser. « Avec les réseaux sociaux et le buzz actuel autour de la scène française, tout devient potentiellement mondial. Tout le monde sait qu’être photogénique, avoir une esthétique propre, c’est une donnée importante de leur carrière. Faire des shootings, bien présenter, etc. Rendre beau, rendre attractif, c’est hyper important. Le rôle d’Océane est primordial. Celui d’Ainoa, d’Alex Rebstock, des caméramans. Tous ces gens-là contribuent grandement au succès des catcheurs. C’est vraiment un art total. »

Kuro

C’est là que Maodino trouve sa place. Pas uniquement comme costumière, mais comme traductrice de leurs intentions. Elle devient un appui. Une partenaire. Mais aussi, de par son savoir-faire, une présence rassurante. Une sécurité. « C’est fou parce que, dès le début, tout le monde me faisait confiance aveuglément. Alors que moi, je n’avais aucune confiance en moi dans ce cadre précis. Vu ce qu’ils se mettent dans la tronche, je m’étais d’abord dit que tout devait être ultra solide. Et, quand la personne reçoit son costume et qu’elle l’essaye, il faut surtout qu’elle se sente bien dedans. Parce qu’avant toute chose, c’est un vêtement. Mais c’est un vêtement fait pour une performance. Ce n’est pas pour un défilé. Ils ne font pas que marcher. Ils vont se battre dedans, ils vont le malmener, se faire traîner, se jeter au sol, ils vont transpirer, tout ça. Et je pense que pour être le meilleur personnage possible, ils ne doivent se poser aucune question. Est-ce que mes seins vont rester à l’intérieur de ma brassière ? Est-ce que j’ai un bout de fesse qui dépasse ? Est-ce que je dois passer mon temps à remonter mon pantalon ? Tout ça doit totalement quitter leur esprit. Il faut trouver l’équilibre entre esthétique et fonctionnalité. La notion de confort est essentielle. Il faut que ce soit vraiment une seconde peau. Un bon costume, il faut que tu oublies que tu le portes. C’est moi, c’est intégré. Le confort avant tout. Et du coup, ça implique beaucoup de soin autant dans la conception que dans les finitions. »

L’excellence consiste souvent à faire croire que tout est évident. En réalité, rien ne l’est. La technique en crée simplement l’illusion. Il faut choisir les bonnes matières, prévoir leur comportement, leur résistance, leur usure. Penser des doublures, des systèmes d’attache cachés, des renforcements. Imaginer le pire. Au final, lorsque le costume est porté, la plus stressée, c’est elle. « La première fois, c’est stressant pour moi. Parce que j’ai peur que quelque chose n’aille pas. Ça peut mettre en péril non seulement le catcheur, mais aussi le spectacle. Je crains toujours que ça gâche le spectacle tout entier. Mais bon, ça a toujours été mon métier, j’ai ma conscience professionnelle. Déjà lorsque j’accompagnais mes filles sur les compétitions, j’avais toujours une paire de ciseaux dans mon sac au cas où un truc craque, se décolle, j’avais toujours une aiguille, une bobine de fil. S’il y a un problème de costume, ça crée un stress qui n’est vraiment pas souhaitable. Ils en ont assez avec le trac de rentrer sur scène, du jugement et tout. Si tu sais faire et si tu as les moyens de réparer pour les rassurer, tu le fais. Ça ne coûte rien de prendre du matériel avec soi. Donc ça, je l’ai toujours fait. À French Touch, je l’avais amené pour Mercedes parce que je savais que je lui livrais la tenue la veille et qu’elle allait l’essayer. J’avais pris aiguille, fil, colle, strass, perles, tout. Au final, elle a tenu, c’était parfait. Mais j’étais contente d’avoir tout ça sur moi parce qu’un catcheur a déchiré son pantalon pendant le show. Voilà, j’ai réparé. J’étais contente. Je sais ce que c’est de ne pas être en totale confiance parce que quelque chose peut ne pas bien tenir. C’est nul. Donc, si je peux me rendre utile, je me rends utile. »

Mais elle ne le peut plus tout le temps. Car Maodino grandit. Énormément. Ses créations se répandent comme une trainée de poudre et sont dorénavant portées sur plusieurs continents, du Studio Jenny aux plus grandes salles américaines, en passant par le Korakuen Hall de Tokyo. Par Aigle Blanc, Harley Cameron, Kendal Grey, Céline Faery, Jaida Parker, Ophélie, Red Velvet, Calypso, Emi Blaze ou encore Myla Grace et The IInspiration. Par Mercedes Moné, aussi, donc. Pour Maodino, c’est le nom qui a tout changé. Celui qui a profondément bouleversé son existence. Qui a altéré la trajectoire de son voyage. En termes de visibilité. En termes de validation. Toutes ces collaborations internationales découlent de celle-ci. D’un message qui a ouvert les portes d’une autre sphère. « Je m’en souviens comme si c’était hier, j’étais dans mon canapé, il était tard, je regardais une série, j’étais crevée. Je vois un message arriver sur Instagram et je me revois dire «vas-y, il est 22h, je ne réponds pas! » Au final, je regarde quand même, je me dis «mais qui c’est ça?», je vais sur son profil et là, je vois ce truc de fou genre 6 millions d’abonnés! Mais pourquoi moi en fait? Pourquoi une personne aussi populaire me contacte moi? Et juste cette phrase : est-ce que tu pourrais me faire une tenue? J’ai dit oui, bien sûr, je serais ravie de te faire une tenue. Comment tu fonctionnes d’habitude? Est-ce que tu peux m’envoyer des inspirations? Voilà. Donc, elle m’envoie des inspirations. J’ai dit ok, je reviens vers toi avec un croquis dans quelques jours qui se sont transformés en quelques semaines parce que j’étais tétanisée. Je ne pouvais pas, je n’y arrivais pas. Et dans ma tête, je me disais, je ne peux pas lui proposer un seul croquis, il faut que je lui en propose deux, parce que je ne sais pas du tout ce qu’elle veut. J’ai fait deux dessins que je lui ai envoyé au bout de…très longtemps. Pas de réponse. Au bout d’un moment, elle me dit «j’aime bien celui-là, on fait celui-là». Entre temps, elle s’est blessée. Du coup, moi j’étais là « tu veux ma tenue? Tu veux ma tenue?! » Elle n’en avait pas besoin à ce moment-là, elle avait d’autres choses à gérer. J’ai eu ses mesures au bout d’un an. Une fois que je les ai eues, je n’ai jamais passé autant de temps sur une tenue. Ça m’a pris un mois complet. Je n’arrivais pas à me lancer. J’étais tétanisée. Si ça se trouve, je suis en train de faire le truc de ma vie. Il faut que ce soit parfait. Et comme il faut que ce soit parfait, je ne démarre pas. Tant que ce n’est pas fait, ce n’est pas raté. »

Créer pour une star mondiale implique autre chose. Une pression nouvelle. Être associée à un nom comme Mercedes Moné change forcément les perspectives. Cette collaboration agit comme une vitrine internationale. Chaque détail sera vu, photographié, disséqué. Finalement, le costume a été porté à Full Gear 2024. Depuis, c’est la consécration. Tout avance. Et tout avance vite. « Les réseaux sociaux, c’est tout aujourd’hui. Quand Mercedes a repartagé ma tenue, j’ai eu des notifications toutes les 30 secondes. Je n’avais jamais vécu ça. Je n’avais même jamais imaginé le vivre un jour. Toucher autant de personnes en même temps, c’était fou. Tous mes clients français étaient dingues. C’était vraiment énorme. Et toute la communauté de Mercedes, tous ses fans qui sont venus me parler, qui m’ont envoyé des messages, qui repartageaient tout. Et elle aussi, pareil. Je suis restée deux jours sous le choc, vraiment. Je ne faisais que pleurer. Je n’arrivais plus à rien faire. J’étais vidée. J’avais si peur de ne pas être capable de faire le costume de ma vie, celui qui allait changer ma vie. Mais ça y est, je l’avais fait. C’est un sentiment dingue. Bon, rapidement, il a laissé place à du doute, quand même, malgré tout. Et si, maintenant, je n’étais plus capable de faire aussi bien? Je me suis dit « Ça y est, je suis arrivée au sommet. Et maintenant, c’est fini. »

Mercedes Moné

« Loin de là », je lui répondais en riant. « Loin de là », me répondait-elle à son tour. Car elle a non seulement été capable de faire aussi bien, elle a continué de faire mieux. Au fur et à mesure, leur collaboration a évolué. La relation de confiance s’est établie. Lorsque Mercedes Moné lui passe une deuxième commande, inspirée par Manami Toyota, Maodino lui présente à nouveau deux croquis. Mais cette fois-ci, la championne TBS de l’époque lui laisse le soin de choisir. « Elle est vue par des millions et des millions de personnes, et elle me donne la responsabilité de son image. Elle est incroyable. Bon, j’ai choisi. Je ne suis pas sûre d’avoir bien choisi. Mais, elle, elle a adoré. Et puis, elle a continué comme ça, petit à petit. Chaque mois. Maintenant, elle me commande des tenues pour tous les PPV, les super gros shows. Il lui faut à chaque fois une nouvelle tenue. Elle travaille avec d’autres personnes, mais pour les PPV, les grandes occasions, c’est moi. »

Sollicitée de toutes parts, Maodino ne change pas sa méthode pour autant. Mercedes l’a contactée en partie pour celle-ci. Aujourd’hui, les tendances visuelles circulent extrêmement vite. Les inspirations se ressemblent. Certains designs sont générés en quelques secondes par intelligence artificielle avant d’être envoyés à la fabrication. Le catch, comme beaucoup d’autres milieux créatifs, commence lui aussi à subir cette standardisation. Maodino, elle, travaille à l’opposé : à la main. Toujours. Avec le même crayon de papier qui lui permettait de rêver lorsqu’elle était enfant. « Je me l’étais promis : dans mon métier, j’aurais un crayon dans la main. Ça, c’est moi. J’y suis attachée. Je m’y retrouve. C’est un peu mon rituel pour développer un costume. Mais je trouvais que ce n’était pas hyper pro de faire des dessins à la main, parce que tous les designers aujourd’hui, tout ce que je vois sur Instagram, c’est des trucs faits à l’ordi qui sont vraiment hyper chiadés. Je trouve ça vraiment très fort. Mais je continue de faire avec l’outil que je maîtrise le mieux : le crayon. Quand j’ai rencontré Mercedes, elle m’a dit que plus personne ne procédait de cette façon, que c’était vraiment spécial d’avoir ces croquis entre les mains. »

Cette approche artisanale, à contre-courant de la modernité, finit par devenir une marque de fabrique. Et surtout, elle crée un lien. Du lien. Le catch est un milieu étrange. Dur à pénétrer pour beaucoup. Très fermé, parfois. Mais qui sait se montrer accueillant envers celles et ceux qui l’intègrent avec sincérité. Maodino le constate, autant dans les coulisses qu’avec le public. « À tous les niveaux, je m’y sens hyper bien. Tout le monde est trop gentil. C’est fou. Ça me fait bizarre que les gens me reconnaissent et viennent me voir. Je partage quelques photos de moi, mais pas énormément non plus. Une illustratrice, Flightless Ikaros, a fait un dessin de Mercedes dans une tenue que j’avais faite. Sur un show, elle est venue me l’offrir. Elle avait pensé à moi. Je l’ai encadré. C’est des rencontres précieuses. J’ai adoré les backstages, aussi. Tout le monde est là, c’est un bordel sans nom. Tout le monde parle, ils mangent ensemble, ils vont se faire leurs courses. Ils sont tous assis à table. Les filles ont leur coin quand même. Elles sont toutes ensemble, elles s’habillent, elles se maquillent, c’est trop bien! Et puis, beaucoup de bienveillance. Ça, c’est quelque chose auquel je tiens. Ça ne se tire pas dans les pattes, vraiment pas. Il y a plein de catcheurs que je ne connaissais pas, qui apparemment me connaissaient. Tous très gentils, accueillants, posent des questions. Ils me félicitent pour mon travail. C’est incroyable. Vraiment, il y a cette ambiance à l’arrière. C’est vraiment super d’être associée à ça. »

Maodino, c’est la boss finale des gear makers. Vraiment, il n’y a pas meilleure personne avec qui partager ma vision de l’art.

Kuro

Malgré ce rayonnement nouveau, Maodino prend à cœur de garder un pied dans le milieu français pour prolonger ces instants et faire partie du voyage. « Maintenant, c’est bien, je suis plus libre. Mes différentes collaborations me permettent de gagner de l’argent. Je suis malheureusement obligée de refuser pas mal de catcheurs indépendants parce que je suis toute seule. Si c’était facile de monter un atelier, d’embaucher des gens et de gagner sa vie, franchement, je le ferais tellement. C’est mon rêve d’avoir un grand atelier avec plein de collaborateurs. Le problème, c’est que ça représente un coût exorbitant. Ce n’est pas encore possible à l’heure actuelle. Peut-être un jour, on verra. Du coup, les commandes que j’accepte chez les indépendants, c’est justement quand on me dit « je ne sais pas ce que je veux, mais je te fais confiance ». Récemment, j’ai travaillé avec Jet Kid. C’est encore un élève, pas de budget faramineux, mais je lui ai dit « je vais réussir à faire une tenue qui sera abordable et qui t’ira bien ». Je les accompagne dans leurs projets, mais eux aussi m’accompagnent pour atteindre mes objectifs. Ça ne va pas que dans un sens. Sans Kuro, sans Aigle Blanc, sans les filles, sans Calypso, est-ce qu’Aleah James m’aurait remarquée? Je ne pense pas. On y va main dans la main. C’est important, ça aussi. La réciprocité. Je te donne, tu me donnes, on se complète, on se nourrit. »

Il existe des métiers dont on ne parle presque jamais. Avant l’arrivée de Maodino sur la scène française, costumière en faisait partie. Elle est désormais l’incarnation visible d’un pan entier d’une industrie trop longtemps resté dans l’ombre. Le visage d’une profession auparavant silencieuse que l’on remarque enfin. Que l’on regarde enfin pour ce qu’elle est. Indispensable. Centrale. On admire souvent le résultat en oubliant le travail. Un travail de précision extrême, aux horaires lourds, souvent précaire, exercé dans l’urgence permanente, qui participe à la mémoire d’une œuvre tout en restant absent de la reconnaissance publique. Un travail qui fabrique ce que le spectateur voit, sans être lui-même regardé. Accessible, investie et infiniment passionnée, Maodino participe à changer ce regard. Elle nous invite à penser le catch comme un tout. À regarder tout le monde. Et si, à l’international, elle aspire à se faire un nom. Au sein du microcosme français, de par sa générosité, son authenticité et son humanité, elle s’est indéniablement fait un prénom : Anne-Claire. 

Texte : Le Dernier Rang
Crédits photos : Océane Ferreira (@oceshots)
Allez suivre le travail de Maodino sur Instagram et n’hésitez pas à la découvrir davantage dans l’excellent entretien de Johan_Cvr sur Twitch.

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