Lorsqu’elle remporte à seulement 18 ans le titre Future of Stardom en septembre 2025, Rina ne devient pas l’avenir. Elle l’est déjà depuis longtemps. Car au moment de soulever cette ceinture, la jeune prodige compte en effet sept années de carrière professionnelle au sein de la principale organisation de catch féminin au monde. Une expérience extraordinaire à cet âge qui témoigne de la place qu’occupe la formation précoce des artistes et des sportif·ves dans la société japonaise. Mais son parcours, similaire à celui de ses deux sœurs, Hina et Hanan, raconte bien davantage que l’histoire d’une enfant devenue catcheuse. Il constitue également le symptôme d’un phénomène plus large : celui de la rentabilisation toujours plus poussée des potentiels humains dans les sociétés néolibérales contemporaines. Des sociétés qui exposent, valorisent et marchandent non seulement des individus mais aussi —et peut-être surtout— des trajectoires.
Avec quels yeux regarde-t-on une gymnaste de quinze ans qui décroche une médaille d’or olympique? Un enfant virtuose du piano qui joue devant une salle comble? Lamine Yamal qui marque son premier but en équipe nationale du haut de ses seize ans? Ou son compatriote Ricky Rubio qui débute en première division espagnole de basketball quelques semaines après avoir soufflé sa quatorzième bougie? La question mérite d’être posée tant la stupéfaction peut prendre le pas sur le reste. On parle de précocité, de talent, d’excellence, de destinée, de vocation, de génie, en oubliant trop souvent de se demander ce que grandir peut signifier dans un espace où l’on est déjà attendu·e comme un·e professionnel·le.
L’enfance est une période de développement qui appartient généralement à l’intime. Elle se déroule dans un cadre spécifique. La famille. L’entourage proche. Les ami·e·s. L’école. Mais certaines personnes grandissent autrement. Sous d’autres regards. Leur enfance est publique. Leur avenir n’est rien d’autre qu’une attente. Rina appartient à cette catégorie. Lorsqu’elle apparaît pour la première fois sur les rings de Stardom en 2017 en faisant équipe avec sa sœur jumelle Hina pour faire face à Hanan, d’un an leur cadette, elle n’est encore qu’une enfant de onze ans. Une enfant de onze ans qui intègre un espace de travail où son apprentissage et son évolution deviennent partie intégrante du spectacle auquel elle participe. Une enfant de onze ans pour qui c’est déjà la fin de l’enfance.

Dans le monde occidental, on a l’habitude de penser le travail comme une étape qui succède à l’enfance et à l’adolescence. On voit ces étapes comme un processus. On se forme, puis on fait. On apprend, puis on produit. La frontière est présente. Pour Rina, elle n’a jamais existé. Elle a traversé toutes ces étapes en même temps. Au Japon, le temps de l’enfance peut être perçu différemment. Pensé différemment. Il est souvent compressé. Rationalisé. Rina n’est pas devenue catcheuse après avoir grandi, elle a grandi en devenant catcheuse. Elle est de ces personnes dont la construction psychique, sociale et corporelle s’est effectuée à l’intérieur même d’un environnement de travail. Car si catcher est un art, Stardom reste une entreprise. À quelques mètres du ring où elle se produit plusieurs fois par semaine, des adultes organisent le spectacle, filment des images destinées à être diffusées dans le monde entier, négocient des partenariats publicitaires, vendent des billets, du merchandising, et en récoltent les bénéfices.
Pour autant, l’histoire de Rina n’est pas forcément celle d’une enfant sacrifiée ou forcée à travailler. Elle ne correspond pas à l’image que l’on peut se faire des conditions qui ont marquées —et marquent toujours— des siècles de travail infantile. Celle des manufactures, du travail minier ou des ateliers de confections dans lesquels les enfants sont soumis aux formes d’exploitation les plus brutales. Réduire son histoire à celle d’une victime passive, exploitée, reviendrait à nier sa capacité d’agir, son extraordinaire talent et les choix qui sont progressivement devenus les siens. Rina est un génie de sa discipline. Elle y excelle à tous les niveaux. Mais une trajectoire individuelle ne se comprend jamais indépendamment des structures qui la rendent possible. Car le travail infantile, à bien des endroits, a muté. Il s’est déplacé. Il ne se manifeste plus principalement sous la forme d’une contribution économique directe ou immédiate des enfants au foyer mais tend plutôt à prendre la forme d’une professionnalisation anticipée, où l’enfance est investie par des logiques de performance, de spécialisation, et donc d’apprentissage intensif. Les bénéfices sont attendus sur un temps plus long. Alors oui, la motivation peut être réelle. Les intentions bonnes. Le plaisir peut exister. La contrainte n’est pas forcément présente. Mais ces jeunes gens évoluent malgré tout déjà dans des espaces organisés par des attentes économiques et institutionnelles. Ils construisent une compétence dans un environnement qui attend quelque chose d’eux. L’enfance devient un investissement.
Le Japon constitue un terrain particulièrement riche pour observer ce phénomène. Il puise dans une longue histoire de transmission des savoir-faire (arts martiaux, arts scéniques) où l’apprentissage par immersion dès le plus jeune âge structure la reproduction des élites culturelles et sportives. La précocité n’y est ni une anomalie ni une curiosité. Elle est plutôt perçue comme normale. Souhaitable. Elle est vue comme une qualité. Un signe de grandeur. Les enfants prodiges appartiennent de ce fait depuis longtemps au paysage culturel. Le théâtre kabuki en est sans doute l’exemple le plus célèbre. Depuis des siècles, les héritiers des grandes lignées montent sur scène dès leur plus jeune âge. Ils apprennent des gestes avant d’en comprendre le sens. Ils répètent des rôles transmis de génération en génération et héritent autant d’un nom que d’un métier. L’existence entière est déjà orientée.

Cette logique traverse de nombreux autres pans de la société japonaise. Les clubs extrascolaires, les bukatsu, occupent une place primordiale dans la socialisation des enfants et des adolescent·e·s. Le sport, la musique ou les activités artistiques y exigent un investissement quotidien qui dépasse largement le cadre du simple loisir. Les vies avancent, les journées s’allongent, les week-ends disparaissent, les vacances deviennent des périodes d’entraînement. La vocation devient le centre. Le centre de tout. On passe sa vie à se préparer. À préparer son corps. À le perfectionner. À le présenter. Dans le milieu du baseball, par exemple, des jeunes garçons jouent devant des stades pleins et des millions de téléspectateurs. Le tournoi inter-lycées du Kōshien est un événement national. Et l’âge des participants n’empêche pas d’en faire des héros. Bien au contraire. On parle de sport scolaire, mais les logiques de performance, d’exposition médiatique et de rendement émotionnel reprennent déjà tous les codes de l’industrie du spectacle.
Les idoles japonaises prolongent cette dynamique sous une autre forme. Extrêmement jeunes, de nombreuses enfants intègrent des agences qui organisent leur formation, leur image publique, leurs journées et leurs interactions avec les fans. Elles apprennent à chanter, à danser, à sourire, à parler, à répondre aux médias. À maîtriser leurs codes. Elles apprennent à devenir désirables. La sociologue Sharon Kinsella a montré dans son ouvrage « Cuties in Japan » (1995), que la culture kawaii est bien plus qu’une simple esthétique de la mignonnerie. Elle constitue surtout une véritable économie de la jeunesse, où certaines qualités associées à l’enfance acquièrent une valeur marchande. La spontanéité, l’innocence, la candeur, la naïveté. La maladresse, aussi. Par ce biais, les industries culturelles japonaises vendent des attachements. Des relations affectives et des trajectoires dans lesquelles le public est invité à investir émotionnellement.
Le joshi puroresu, le catch féminin japonais, s’inscrit dans cette histoire particulière. Depuis son développement dans les années 1970, il a construit une grande partie de son imaginaire autour d’un concept aussi central que nécessaire à sa compréhension : la progression. Les plus grandes championnes sont moins admirées pour leurs performances que pour leur parcours. Elles ont appris. Elles ont chuté. Elles se sont relevées. Elles ont évolué. Elles ont traversé des périodes difficiles avant d’atteindre la reconnaissance. Et le public en a été témoin. Ce n’est pas un hasard si la culture des idoles est si présente dans le joshi. Stardom, à la manière de l’industrie du spectacle tout entière, commercialise l’idée même de croissance. Les progrès deviennent alors des éléments de narration. Chaque match est une étape visible dans une carrière qui se joue en temps réel. Les défaites sont des chapitres. C’est précisément là que réside toute la puissance narrative du joshi. Le plus grand personnage, c’est le temps. On regarde des vies humaines. Stardom, c’est une histoire du temps qui passe. Un combat, ça ne dure que quelques minutes. Mais une carrière, ça dure des années. Et ses années construisent une relation unique avec le public. Un véritable lien.
Ce public, Rina, Hina et Hanan ont littéralement grandi devant lui. Il les a vu être des enfants, puis des adolescentes. Il les a vu gagner, perdre, abandonner, rater, pleurer, sourire, hurler. Elles se sont construites à travers leur apprentissage du catch, sous ses yeux. Il a vu leurs corps changer, leurs voix évoluer, leurs visages s’allonger, leur relation évoluer, leurs gestuelles s’affirmer, leurs personnalités se dessiner, leur technique se perfectionner. Il a tout vu. Tout ce qui les a fait passer du statut de jeunes recrues à celui de professionnelles accomplies. Leur formation est devenue un spectacle en soi. Leur apprentissage a été consommé en direct. Elles ont précisément été exposées dès leurs premiers pas, dans toute leur imperfection, pour que le public investisse affectivement dans leur processus de maturation. Chaque erreur, chaque hésitation, s’est transformée en valeur économique pour une entreprise dont le modèle repose historiquement sur la fidélité de son public à l’échelle locale.

Les trois sœurs incarnent totalement cette idée de suivi temporel. Hanan, l’aînée, est responsable, leader de faction, championne établie. Son parcours ouvre la voie. Lorsqu’elle débute, personne dans la famille ne peut encore s’appuyer sur une expérience comparable. Elle découvre les règles d’un univers professionnel inconnu et devient, volontairement ou non, celle qui normalise cette activité au sein de la cellule familiale. Un an plus tard, Hina et Rina arrivent dans un environnement déjà connu. Déjà stabilisé. L’approche est différente. Rina, avec son personnage de Pink Devil et son affiliation à H.A.T.E., finit par choisir la voie de la disruption. Elle met en avant une féminité plus rebelle, provocante, insolante, qui refuse de se soumettre aux règles et envoie valser les normes. Hina, plus réservée, empreinte une route plus académique. Une voie plus équilibrée. Quoiqu’il en soit, le public a vu grandir une famille entière. Trois enfants. Trois chemins. Trois identités distinctes. Trois manière de devenir, progressivement, une femme.
Mais leur précocité a un prix. La perspective de l’épuisement, qu’il soit mental ou physique, est bel et bien réelle. Derrière chaque enfant prodige se cache une organisation sociale qui définit ce qu’elle considère comme un talent et ce qu’elle accepte de demander à des mineurs pour le cultiver. Les performances sont fabriquées, encadrées, encouragées, marchandisées. Rina n’est donc pas seulement l’histoire d’une catcheuse devenue adulte sous les projecteurs. Elle est le symptôme d’une société qui entretient avec la jeunesse une relation paradoxale en célébrant l’enfance comme un âge d’innocence tout en cherchant, toujours plus tôt, à exploiter son potentiel.
Il serait pourtant trop simple de voir son parcours comme une singularité japonaise. Une curiosité culturelle. Une sorte d’exotisme que l’on pourrait contempler de loin avec un mélange d’étonnement et de jugement. « Ah ces japonais! » On aime beaucoup faire ça. En réalité, il révèle aussi une transformation profonde des industries culturelles contemporaines de manière générale. Un peu partout, ce ne sont plus seulement les compétences qui produisent de la valeur. Ce sont les trajectoires. Les évolutions. Les mécanismes sont similaires. On se prend de passion pour l’évaluation des prospects NBA. On aime les trouver avant les autres. Les dénicher tôt. Parier sur leur réussite. Les suivre tout au long de leur carrière. Sur YouTube ou Twitch, on suit des créateur·ices de contenus et autres personnalités pendant des années. Depuis des années. Depuis le début. Depuis l’époque où iels avaient peu d’abonné·e·s. On s’y attache notamment pour ça. On crée un lien grâce à ça. On a fait le voyage avec. On a l’impression de les connaître. On a passé du temps avec. Pendant qu’on mange. Pendant qu’on fait la vaisselle. Le soir en scrollant. Iels accompagnent le quotidien. De la même manière, on aime suivre Secret Story. Chaque jour. On aime voir les progrès des participant·e·s de la Star Academy. De semaine en semaine. On voit des stars naître lors d’un prime. Et on y a participé. On était là.
Partout, on ne vend plus seulement des produits, on vend des personnes. Des identités. Les émotions sont désormais inséparables des logiques marchandes. Le constat est simple : suivre quelqu’un pendant dix ans crée un attachement qu’aucun produit fini ne pourra jamais égaler. L’album de la gagnante de la Star Academy importe bien moins que sa personnalité que l’on a vu se dévoiler au fil des semaines passées dans le château. Le lien économique passe de plus en plus par une relation affective et les plateformes numériques en ont fait l’un des moteurs les plus puissants du capitalisme contemporain.
L’histoire de Rina obéit aux mêmes logiques. Elle rappelle que le temps constitue aujourd’hui l’une des ressources économiques les plus précieuses. Pas juste le temps de travail, mais le temps tout court. Les années elles-mêmes. Plus une carrière commence tôt, plus on la montre tôt, plus on peut fidéliser un public qui a le sentiment d’avoir grandi avec celles et ceux qu’il regarde. Le Japon ne fait alors plus figure d’exception. Il devient simplement ce que l’on refuse souvent d’admettre : un miroir grossissant. Un laboratoire où certaines tendances apparaissent avec davantage de netteté qu’ailleurs. Où que l’on soit, voir quelqu’un grandir reste un plaisir profondément humain. Mais transformer cette croissance en récit économique dit quelque chose. Pas seulement d’un pays, mais bien d’une époque. À mesure que les trajectoires individuelles deviennent des contenus, des marques et des investissements, des questions peuvent se poser. L’histoire en cours de Rina et ses sœurs montre combien nos sociétés valorisent les promesses précoces, jusqu’à faire de l’enfance et de l’adolescence des ressources narratives et marchandes. On célèbre un talent, mais aussi, et peut-être surtout, la possibilité d’avoir assisté à sa fabrication. Voir quelqu’un grandir n’est plus seulement une expérience intime. C’est aussi, de plus en plus, une pratique de consommation.
Texte : Le Dernier Rang
Crédit photos : Kevyn Mullen (@kevmullen23)