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Donald Trump : Entre catch et théâtre politique

  • 24 juin 2026

Le catch est un observatoire privilégié des mutations idéologiques contemporaines. Et si cet univers où le réel et la fiction se confondent peut parfois être traversé par des formes d’émancipation, de subversion et de réappropriation populaire, il agit aussi comme une machine culturelle capable à la fois de produire, normaliser et diffuser certains imaginaires politiques réactionnaires. Structurée autour d’une hyper-masculinité spectaculaire, d’un culte de la puissance et d’un rapport profondément hiérarchique aux corps, la WWE a historiquement servie d’autres fonctions que celle de produire du divertissement. Elle a également participé à accompagner la montée d’un néolibéralisme autoritaire symbolisée par l’ascension jusqu’au pouvoir de l’un de ses plus grands alliés : Donald Trump.

Au lendemain de la première élection de Donald Trump à la Présidence des États-Unis, une séquence vieille de 10 ans refaisait surface dans les médias du monde entier. On y voyait l’homme d’affaires new yorkais participer à WrestleMania 23 et plaquer au sol Vince McMahon sous les acclamations des quelques 80 000 spectateurs du Ford Field de Detroit. À peine élu, on le ramenait à cette image. Il avait pourtant déjà défendu les pires atrocités, prononcé les mots les plus violents, mais ce qu’on mettait en avant, c’était ça. Cette participation à un show de catch. Une image choisie à dessein, comme pour prouver sa bêtise. Pour témoigner de son aspect grotesque. Pour attester de la bassesse du niveau atteint. Une idée de grande bouffonnerie que le catch semblait alors permettre d’illustrer. Pendant longtemps, cette scène a été traitée comme une frasque parmi tant d’autres. Une anecdote de plus dans le parcours d’un homme ayant passé sa vie à transformer chaque apparition publique en événement promotionnel. Pourtant, deux mandats plus tard, elle semble ne plus rien avoir d’anecdotique et peut davantage être vue comme un indice majeur de ce qui a suivi.

Depuis son entrée en politique, on tente de cerner les origines du trumpisme. D’en capter les premières traces. Les signes avant-coureurs. Sociologues, philosophes, analystes politique et économistes ont cherché à peu près partout. De l’histoire du conservatisme américain aux transformations du Parti républicain, en passant par la faiblesse politique du camp démocrate, les conséquences sociales de la désindustrialisation, la crise du néolibéralisme et les dérives fascistes qui en découlent. Les explications sont nombreuses et les causes plurielles. Mais, aussi pertinentes soient-elles, elles laissent trop souvent de côté une dimension essentielle chez Trump : son ancrage profond dans la culture populaire. La télévision. Le spectacle. Les imaginaires. Les récits. Donald Trump à Wrestlemania, ça raconte des choses. Beaucoup de choses. Car Donald Trump n’est pas seulement le produit d’une conjoncture politique. Il est surtout le produit d’une culture médiatique d’un genre nouveau. Une culture dont il est à la fois l’un des initiateurs et sa forme finale. Une de ses causes principales et sa plus grande conséquence. Une culture brutale où les conflits collectifs sont transformés en affrontements individuels, où la force vaut argument, où l’humiliation devient un divertissement, où la domination se met en scène.

Les liens profonds entre Donald Trump et la WWE, vitrine du catch mondial, ne relèvent pas du hasard. Ils sont parfaitement organiques. Cohérents. Logiques. Ils s’alimentent mutuellement. A match made in heaven, comme ils diraient. L’actuel 47ème Président des Etats-Unis gravite autour du rouleau compresseur culturel et médiatique que constitue la compagnie de Stamford depuis maintenant 40 ans. Cela fait longtemps qu’il sait. Longtemps qu’il a compris ce que le catch mainstream disait d’une société aisément distraite qui a fini par regarder la politique se muer en théâtre permanent. Mais Donald Trump n’était ni visionnaire, ni en avance sur son époque. Il n’a pas brillamment anticipé les transformations futures du champ politique. Il l’a lui-même transformé en ce qu’il souhaitait le voir devenir pour pouvoir arriver à ses fins. Il avait parfaitement réalisé ce que le succès de la WWE disait de notre société, mais, surtout, ce que cette plateforme si particulière permettait de lui dire. Apologie du capitalisme, patriotisme exacerbé, culte du chef, valorisation de la force, loi du plus fort, masculinisme, virilisme, fantasme de pureté corporelle, individualisme, glorification du conflit incessant, mise en scène d’une violence présentée comme légitime contre des personnes ou groupes désignées comme ennemies. Son programme de campagne, en somme. Pour lui, la WWE est un moyen. Une arme inespérée. C’est donc volontiers qu’il se rapproche de la famille McMahon. Qu’il accueille WrestleMania 4 et 5 au Trump Plaza d’Atlantic City. Qu’il se lie d’amitié avec Hulk Hogan. Il place ses pions. Car le ring fonctionne comme un laboratoire. Un laboratoire précieux. On y expérimente des formes de narration, des représentations de la masculinité, du pouvoir, de la femme, de l’étranger. Ces représentations servent des narratifs politiques et se sont progressivement diffusées bien au-delà du divertissement. À cet égard, les industries culturelles majeures sont les alliées du pouvoir. Elles agissent non seulement comme une distraction, mais elles fabriquent aussi du sens. Elles produisent des récits à travers lesquels les individus interprètent le monde social. Elles contribuent à définir ce qui paraît normal, désirable ou légitime. Et ce qui ne l’est pas. (À lire aussi : Catch & Stéréotypes – La création d’un imaginaire racial)

Ces récits, il est donc évidemment essentiel de les décrypter. De comprendre qui parle et dans quel but. Les productions Disney sont, par exemple, désormais largement examinées à travers un prisme politique et social. Elles sont des vecteurs, et on les traite comme tels. On voit comment elles ont façonné les esprits. Comment elles ont dicté des normes. Le mythe du prince charmant. Celui de la princesse sauvée. On voit ce qui est dit dans Pocahontas, dans Les Aristochats, dans Peter Pan. Quoi, comment, et pourquoi. Mais le catch échappe encore largement à tout ça. Et c’est là son plus grand attrait pour une figure comme celle de Trump. Depuis toujours, il est perçu comme un théâtre excessif sans grande signification, principalement destiné aux enfants, aux adolescents ou aux publics populaires. Rarement valorisé. Rarement pris au sérieux. Rarement considéré comme un médium artistique à part entière. Rarement analysé, donc. Cette condescendance a longtemps empêché de comprendre son impact sociétal réel. Car le catch est bel et bien un langage. Un langage social, culturel et politique. Le réel s’y dissout dans la fiction, et c’est précisément dans cette ambivalence que réside sa puissance. Sa portée idéologique. Encore aujourd’hui, on la lui conteste constamment. De nombreux fans la refusent catégoriquement. Il ne faudrait surtout rien n’y voir d’autre qu’une récréation. C’est la condition nécessaire pour la préserver. Pas de politique dans le catch. Il n’y aurait rien à lire entre les lignes. Il ne faudrait pas trop l’analyser. Pas trop le réfléchir. Pas trop le penser. Pas trop l’intellectualiser. Ne pas lui prêter d’autres intentions que celles de divertir. « C’est juste du catch », « tout ça pour du catch », « tu prends ça trop au sérieux », « ça reste de la fausse bagarre en slip ». On y revient toujours. Mais, pendant tout ce temps, les messages passent. La couverture est idéale. Rêvée, même. Une façon inespérée de faire entrer le politique dans les foyers. Dans les têtes. Car le catch, au même titre que les films Disney, met lui aussi en scène certaines valeurs, certaines normes, certains stéréotypes, certaines hiérarchies. Il façonne lui aussi les esprits. Il crée un imaginaire. Un imaginaire qui entre aujourd’hui en résonance avec plusieurs traits majeurs des droites conservatrices contemporaines. Et s’il ne produit évidemment pas mécaniquement l’extrême droite, il peut malgré tout constituer un terreau favorable à certains de ces piliers idéologiques.

Là où le cinéma, les séries ou la littérature maintiennent une certaine distance avec leurs fictions, le catch joue constamment avec les frontières. Il entretient volontairement le flou. La fiction déborde de l’écran pour atteindre par moments le monde réel. Cette confusion est essentielle à l’efficacité du spectacle. Et la politique moderne fonctionne de plus en plus selon des mécanismes comparables. Lorsque Donald Trump entre en campagne en 2015, une grande partie du commentaire politique traditionnel peine à comprendre ce qui est en train de se passer. Son discours est pétri de contradictions, ses comportements sont grossiers, sa culture géopolitique est proche du néant, son rapport aux faits est au mieux secondaire. Pourtant, une partie importante du public adhère immédiatement. Sûrement parce qu’il ne se présente pas comme un homme politique classique. Il se présente comme le champion du peuple. Un milliardaire champion du peuple. Difficile de faire plus antinomique, mais ça marchait pour The Rock, après tout. Ses postures, ses slogans, ses formules répétées, les surnoms qu’il donne à ses adversaires, les rires qu’ils suscitent, sa gestuelle et son pas de danse parfaitement identifiée font de lui un véritable personnage. En occupant l’espace médiatique non pas par la rationalité de son propos mais par sa capacité à susciter une réaction, il applique les logiques du spectacle au politique. Et, notamment, celles du catch.

Ces logiques éclairent certains aspects fondamentaux de sa communication. Dans le catch, tout le monde sait que le combat est scénarisé. Pourtant, personne n’assiste au spectacle pour vérifier son authenticité. La question n’est pas de savoir si l’histoire est vraie mais bien de savoir si elle fonctionne émotionnellement. Les mouvements populistes contemporains entretiennent un rapport similaire à la vérité. Ce qui compte n’est pas nécessairement l’exactitude d’une parole mais sa capacité à générer une forme d’identification affective. Trump a assimilé l’époque et la psychologie de son potentiel public mieux que quiconque. Il apparaît comme l’un des premiers à avoir pleinement intégré que, dans un environnement médiatique saturé, l’attention est devenue une ressource politique plus importante que la vérité. Oui, les gens peuvent, de leur propre chef, accepter de croire à des mensonges. Aux mensonges qui leur vont. Le catch et la télé réalité n’étaient rien d’autre que des échauffements. Trump y a passé plusieurs décennies à construire soigneusement un personnage public. Son image a toujours reposée sur des notions de polarisation, d’excès et de puissance. Pour se faire, ses prises de parole reprennent les schémas classiques d’une promo de catch. Un ennemi est désigné. Une rivalité est construite. Une humiliation est promise. Un triomphe est annoncé. Les ressorts émotionnels mobilisés sont élémentaires. Tout est très simple. Direct. Binaire. Il y a des gentils et des méchants. Des gagnants et des perdants.

Cette idée est au cœur du capitalisme contemporain. En un peu plus d’un demi-siècle, le néolibéralisme a progressivement imposé une nouvelle manière de penser les individus. Chacun est invité à se considérer comme une entreprise. À optimiser ses performances. À valoriser ses compétences. À se démarquer. Dans cette logique, la société devient un immense marché concurrentiel et le succès apparaît alors comme le résultat naturel du mérite. You deserve it, clap clap clap. L’échec devient une responsabilité personnelle. Les dynamiques systémiques sont reformulées en failles individuelles. Le chômage devient un défaut d’employabilité. La précarité devient la conséquence d’un manque d’effort. Les dominants apparaissent de ce fait comme les auteurs exclusifs de leur réussite. Quand on veut, on peut. La société s’efface au profit du marché. Les mécanismes de reproduction sociale deviennent invisibles.

Hogan Trump André

Dans le catch, cette invisibilisation atteint une forme presque parfaite. Les structures disparaissent entièrement des conflits. Ne restent que les individus. Le champion. Le challenger. Le vainqueur. Le perdant. Cette simplification produit un effet idéologique non négligeable. Elle présente l’idée même de hiérarchie comme une conséquence naturelle des différences de performances. Cette représentation, que l’on retrouve dans le sport en général, est loin d’être politiquement neutre et s’approche plutôt d’un imaginaire néolibéral qui propose également une manière d’approcher le monde fondée sur la compétition permanente, qu’elle soit entre les nations, entre les groupes sociaux ou entre les individus eux-mêmes. Les plus forts dominent. Profitent du système. Les plus faibles se font écraser ou disparaissent. Dans ce cadre, la figure du vainqueur occupe une place centrale. Qu’il s’agisse de l’entrepreneur milliardaire, du dirigeant autoritaire, de l’influenceur masculiniste ou du combattant viril, tous incarnent un même idéal : celui de la puissance.

Et peu de figures publiques savent mettre en scène la puissance comme Donald Trump. Peu importe ses faillites passées. Peu importes ses multiples défaites. Quand il signe un protocole de paix avec l’Iran après un échec cuisant, il se comporte comme le vainqueur. Quand il s’incline face à Joe Biden, il refuse sa défaite comme n’importe quel heel le ferait. Il reste au cœur du récit. Il ouvre, mécontent, Monday Night RAW après son revers en PPV. Il trouve des excuses, des responsables. Il parle de complot, de volonté de le faire taire. Le personnage est lancé dans un nouvel arc. Ce qui compte, c’est la performance. La narration. L’image projetée. Être puissant, c’est être visible. Le capitalisme contemporain fonctionne largement selon ce principe. La WWE agit selon cette logique depuis la prise de pouvoir de Vince McMahon. Chaque catcheur constitue une marque. Son apparence, son histoire, ses slogans, ses rivalités et même ses gestes appartiennent à un système de valorisation économique. Le corps lui-même devient une marchandise. Jusqu’à très récemment, la WWE a choisi d’en promouvoir un certain type. Une esthétique extrêmement spécifique. Des physiques hypertrophiés. Une musculature saillante. Une idée de domination, de perfection, de force, fantasmée par Vince et son fétiche de virilité poussée à l’extrême. Ces corps, eux aussi, disent des choses. Ils transmettent un message. Ils associent la valeur à la performance physique. Ils présentent la domination corporelle comme une forme de légitimité.

Hogan meeting Trump

Ce n’est pas pour rien que l’UFC entretient également des liens étroits avec l’extrême droite américaine. Que son public est particulièrement enclin à adhérer à des thèses masculinistes. Que Connor McGregor, reconnu coupable de viol, y est acclamé. Que Sean Strickland ou Josh Hokit y tiennent des propos racistes, transphobes et misogynes sans être inquiétés outre mesure. Qu’Ari Emanuel, son propriétaire depuis 2016, a souhaité faire fusionner le géant du MMA mondial et la WWE sous la bannière TKO en septembre 2023. Une fusion aussi bien économique qu’idéologique qui a vu éclore un gigantesque appareil culturel à l’influence mondiale. Célébrités, personnalités politiques, milliardaires de la tech et figures médiatiques conservatrices se retrouvent dorénavant autour du ring ou de l’octogone pour célébrer une vision commune du monde. Un monde de défiance envers ce qu’ils qualifient de wokisme, rejetant violemment le savoir universitaire et les courants progressistes au profit d’une masculinité conquérante.

Pour évoquer l’ensemble de ces normes qui définissent socialement la masculinité présentée comme dominante, la sociologue américaine Raewyn Connell parle de masculinité hégémonique. Force, compétitivité, agressivité, autorité, ambition, résistance, subordination de la femme. Le catch et le MMA constituent deux des espaces culturels où cet idéal de masculinité a été le plus explicitement glorifié. Bien sûr, les disciplines ont évolué. Les femmes y occupent désormais une place plus importante que jamais. Mais on ne s’y trompe pas, les raisons ne sont qu’économiques. Les mentalités persistent. Les fondations tiennent. Il n’y avait aucun combat féminin sur la carte de l’UFC Freedom 250, organisé en juin 2026 à la Maison Blanche pour célébrer conjointement le 80ème anniversaire de Donald Trump et le 250ème de la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique. Les femmes ne font pas partie de l’image qui souhaite être projetée à cette occasion. Chaque épisode de RAW ou Dynamite est un rappel hebdomadaire que le chemin à parcourir est encore terriblement long. L’homme reste le centre et l’extrême droite mondiale défend ardemment cette position que les aspirations égalitaires les plus élémentaires mettent en péril. Alors, partout, elle mobilise des symboles de virilité blessée. Elle célèbre les hommes forts du passé. Elle promet le retour de la grandeur. L’ordre. L’autorité. La sécurité. La pureté. Elle voit les mouvements d’émancipation comme des menaces existentielles. En réalité, pour le système en place, elles le sont effectivement. Alors le système se durcit et produit de plus en plus de violences, qu’elles soient symboliques et physiques.

Donald Trump est l’incarnation de ce système. Un pur produit de nos sociétés autant qu’un acteur de leur évolution. Sa carrière tout entière peut servir d’exemple pour illustrer la manière dont les logiques du spectacle ont entièrement colonisé l’espace politique. Cette stratégie a profondément marqué les campagnes électorales américaines récentes et continue d’influencer de nombreux responsables politiques mondiaux. Le problème n’est alors plus seulement l’extrême droite et ses idées mais également le terrain culturel sur lequel elle prospère. Un terrain façonné par la marchandisation généralisée, par la glorification de la compétition, par la fascination pour les figures de domination, par le recours systématique aux affects. Le catch n’a évidemment pas provoquer cette transformation à lui seul, mais il en a constitué l’un des laboratoires culturels. Pendant des décennies, il a expérimenté les formes narratives qui dominent aujourd’hui l’espace public. Il a appris à produire de l’engagement émotionnel. À construire des ennemis. À simplifier les conflits. S’il doit être avant tout être pris au sérieux pour ce qu’il est, à savoir un art total, il peut et doit également l’être pour ce qu’il permet de nous dire. Car les spectacles qui paraissent les plus excessifs sont parfois ceux qui révèlent le plus clairement les vérités d’une époque. Une époque où le pouvoir emprunte les codes du divertissement. Où la politique adopte les logiques du marché. Où la visibilité devient une forme de légitimité. Où les citoyens sont transformés en publics. Le ring, l’octogone et la tribune politique ne sont plus séparés par un mur étanche. Ils appartiennent de plus en plus au même univers culturel. Un univers dans lequel le conflit se regarde comme un spectacle. Et dans lequel le spectacle finit parfois par gouverner.

Texte : Le Dernier Rang

ledernierrang
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